La fausse citation de Louis Veuillot

28 Sep

Louis Veuillot (1875)

Elle a été employée par des générations de militants athées ou laïcards. On la sortait surtout aux catholiques qui réclamaient la liberté d’enseignement face au monopole étatiste de l’éducation nationale. La fausse citation de Louis Veuillot était si pratique pour leur clouer le bec !

—  Ah ! ah !  Vous vous plaignez que l’État laïc attente à vos libertés ? Eh bien, voyez ce qu’a dit l’un des vôtres, le champion des catholiques du 19e siècle, le grand Louis Veuillot ! Voilà bien le machiavélisme des catholiques. Ils se servent des libertés publiques pour détruire les libertés publiques !

Et l’on brandissait, une fois de plus, la fausse citation :

« Quand je suis le plus faible, je vous demande la liberté parce que tel est votre principe ; mais quand je suis le plus fort, je vous l’ôte, parce que tel est le mien. »

A force d’être répétée, la phrase a acquis droit de cité dans les dictionnaires, les recueils de citations et dans la mémoire publique. Comment douter de l’authenticité d’un mot que tout le monde cite ?

 Et pourtant, il s’agit d’un faux.

Un faux qui a acquis l’autorité du vrai grâce à un audacieux mensonge de Jules Ferry – et grâce au rouleau compresseur de l’Éducation nationale. Mais un faux.

Il suffirait, pour le prouver, de demander la référence du passage. C’est à celui qui produit une citation d’en prouver l’authenticité en en fournissant la référence précise. Or ceux qui attribuent ce mot à Louis Veuillot n’ont jamais pu indiquer dans laquelle de ses œuvres ou lequel de ses articles il aurait écrit la phrase incriminée. Cela devrait déjà suffire à clore le débat.

Mais il y a plus.

Louis Veuillot ne s’est pas contenté de ne pas prononcer cette phrase, il a formellement démenti ceux qui la lui prêtaient.

Le 3 juin 1876, dans un discours à l’assemblée nationale, Jules Ferry prononça une véritable déclaration de guerre contre l’Église catholique. Il y invoquait notamment le nom de Louis Veuillot, pour déclarer :

« Vous me permettrez de vous citer une autre parole, une  parole profonde, qui a été souvent redite. Elle est, si j’ose le  dire, d’un de vos maîtres ; car, bien qu’il soit un simple journaliste, il a eu dans la direction et les affaires de l’Église catholique, depuis quarante ans, une influence supérieure à celle de  bien des évoques.

Cet éloquent et mordant journaliste, un jour, déchira les  voiles, — et puisqu’on parlait de voiles et de rideaux l’autre  jour, laissez-moi déchirer aussi les rideaux et les voiles, — ce  journaliste, M. Veuillot, a dit un jour : « Quand les libéraux  sont au pouvoir, nous leur demandons la liberté, parce que  c’est leur principe, et, quand nous sommes au pouvoir, nous la  leur refusons, parce que c’est le nôtre. »

(Le Journal Officiel du 4 juin, qui retranscrit le propos, ajoute : « Longues exclamations et applaudissements ironiques à gauche ».)

Louis Veuillot était absent de Paris lorsque fut prononcé ce discours, mais dès le lendemain (5 juin) un de ses collaborateurs faisait paraître ce petit commentaire à la une de son quotidien, L’Univers :

« M. Jules Ferry, dans son essai de réponse à M. le comte de Mun, a prétendu citer textuellement des paroles de M. Louis Veuillot. Nous mettons M. Ferry au défi de nous dire celui des ouvrages ou des articles du rédacteur en chef de L’Univers où il a trouvé cette citation. »

Bien sûr, Jules Ferry ne répondit rien. Et sa scrupuleuse honnêteté ne se crut pas tenue de rétracter son erreur. Aussi, trois jours plus tard (8 juin), L’Univers publiait la réponse que Louis Veuillot avait rédigée depuis Bordeaux :

M. Jules Ferry a rencontré le succès à la tribune en m’attribuant une parole qui déchire, selon lui, tous les voiles de la tortuosité catholique : « Quand les libéraux  sont au pouvoir, nous leur demandons la liberté, parce que  c’est leur principe, et, quand nous sommes au pouvoir, nous la  leur refusons, parce que c’est le nôtre. » Le sincère orateur a été couvert d’applaudissements par son parti qui ne ment jamais.

Pour le cas où M. Ferry voudrait renouveler la fête, je l’avertis que cette parole « profonde » n’est pas de moi. Elle appartient à M. de Montalembert, lequel a laissé croire qu’il me l’imputait, malgré son invraisemblance […]. Je crois pourtant que la tournure était moins lourde, et je soupçonne M. Ferry d’y avoir touché.

Effectivement, la formule que le libéral Montalembert prêtait ironiquement à Veuillot (dans le Correspondant du 25 avril 1857) était légèrement différente, sans être plus exacte.

Veuillot continue mélancoliquement :

J’ai écrit quarante ans, et il ne restera peut-être de moi que cette parole que je n’ai pas prononcée et qui me paraît médiocrement française. J’en serais fâché si j’étais de ceux qui aspirent à l’Académie ; mais je sais m’accommoder des aventures que notre temps ménage à mon espèce, et je pense que je finirai par mourir tout de même, quoique chargé d’une phrase de Montalembert plombée par M. Jules Ferry.

Voilà pour la forme. Mais sur le fond, que pense Veuillot de la phrase qu’on lui attribue ?

Il souligne  que sa véritable position sur la question est, en réalité, assez banale. Si l’on fait abstraction de la forme provocante que lui donne  la formule montalemberto-ferryste, on ne trouve, en réalité, que le bon sens :

Je cherche très sincèrement ce que M. de Montalembert et ses amis d’abord, et ensuite M. Ferry, peuvent trouver de si extraordinaire et de si effronté au fond de l’opinion qu’ils m’attribuent dans des formes si brutales. Ce n’est, en définitive, que l’opinion de tout le monde. Tout le monde – du moins, tous les honnêtes gens – réclame avec les libéraux la liberté de tout le monde, qui est d’aller, de venir et de parler comme tout le monde ; et tout le monde aussi condamne et refuse avec les catholiques la liberté de mentir, de voler et d’assassiner tout le monde. C’est vieux et admis comme le bons sens.

Ce qui choque, dans la formule que Montalembert et Ferry prêtent à Veuillot, c’est qu’elle semble aller contre le précepte élémentaire : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fasse. Veuillot est ainsi présenté comme un goujat qui abuse de la délicatesse d’autrui pour en obtenir ce qu’il est bien décidé, lui, à refuser aux autres.

Or en réalité, il n’en est rien, car la liberté que Veuillot réclame pour lui et pour les siens n’est pas la même que celle qu’il refuse aux libéraux.

La liberté qu’il réclame, c’est la liberté élémentaire, celle d’aller, venir, dire la vérité, faire le bien, honorer Dieu. Et cette liberté, il n’entend la refuser à personne.

La « liberté » qu’il veut refuser aux libéraux, c’est l’abus de la liberté : le « droit » de tuer (aujourd’hui ces libéraux prônent l’avortement, voire l’euthanasie ou la libéralisation des drogues molles) ou le « droit » de mentir (on pense aux techniques modernes de désinformation).

Bref, il ne s’agit aucunement de s’attribuer des droit,  des privilèges ou des libertés qu’on refuse aux autres. Il ne s’agit pas de refuser aux autres ce qu’on réclame pour soi. Il s’agit seulement d’être juste, et de ne pas permettre à la liberté de devenir un moyen d’opprimer les faibles ou les ignorants.

Sur un autre plan encore, Veuillot récuse énergiquement la formule qu’on lui attribue. Il souligne  :

Je n’ai pas demandé la liberté aux libéraux au nom de leur principe. Je l’ai demandée et je la demande parce que c’est mon droit.

Voilà qui permet à Veuillot de proclamer sa véritable attitude en face de la liberté.

S’il est antilibéral, ce n’est pas parce qu’il s’oppose à la liberté, mais au contraire parce qu’il considère que les libéraux trahissent la vraie liberté (de même que les socialistes trahissent la société, et les communistes le bien commun) :

« Non seulement je ne m’appuie pas sur leur principe, mais je dis qu’ils ne l’ont pas, qu’ils n’y croient pas, qu’ils ne peuvent pas y croire, qu’ils sont même dans l’impossibilité d’en comprendre la pratique. La démonstration court les rues, la tribune en est témoin, et le premier article de leur syllabus est : Point de liberté… »

Veuillot n’a pas de mal à montrer comment la république laïcarde des années 1870-1880 détruit la liberté. Mais il assoit aussi sa démonstration sur des considérations plus hautes :

 [C’est] mon baptême qui m’a fait digne et capable de la liberté. En renonçant à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, c’est par là, non autrement, que je suis devenu libre ; c’est par là que la société est baptisée et qu’elle a donné à mes pères, et me doit cette liberté dont je ne veux user ni contre mon prochain ni contre moi-même. Ceux qui n’ont pas reçu ce même baptême et pris les mêmes engagements, ou qui ne s’en souviennent que pour les renier, ne sont plus dignes de la liberté, ne sont pas libres et cesseront de le paraître bientôt. Apostats du baptême, ils le sont nécessairement de la liberté ; je l’ai toujours dit.

On pourra trouver sur le site de la BNF (Gallica) le texte intégral de ce bel article.

Mais en attendant : une question demeure : combien de temps faudra-t-il pour que la fausse citation de Veuillot disparaisse non seulement des argumentaires athées ou laïcards, mais aussi des recueils de citations (exemple :  ici ou ), voire des sites de réinformation (ex : l’agence2presse …) ?

PS (29 octobre) : Apparemment, l’agence2presse a rectifié, et ne fait plus figurer cette fausse citation sur son site.

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